Paysages suspendus

 

De concert avec les glissières de béton et les lampadaires, elle assurait la protection des automobilistes qui rentraient et sortaient de la ville de Québec. Elle était sans prétention, et fière de bien faire son travail. Mais à vrai dire, elle s’ennuyait un peu.Elle aurait voulu jouer à saute-mouton avec les nuages, s’affranchir de son destin prosaïque, se faire remarquer par ses automobilistes pressés qui passaient à toute vitesse sans lui jeter un regard.

Or voilà qu’un beau jour, la chance lui sourit. La Commission de la Capitale Nationale et le Ministère des Transports lui donne l’opportunité de
s’émanciper. ‘‘Au diable les préjugés des gens bien pensants, je vais être une oeuvre d’art!’ dit la clôture aux lampadaires. Et se tournant vers le fleuve, qu’elle avait auparavant admiré de loin, elle lui dit: ‘Donne-moi un petit morceau de ta splendeur!


Le fleuve lui donne alors ses couleurs changeantes : bleus irisés, verts profonds, et tons argentés qui tournent à l’or au coucher du soleil.
Les plaques de glace qui s’entrechoquent entre elles au bord du fleuve en hiver lui confient leurs formes découpées et dynamiques. La batture, partie du rivage découverte à la marée basse, lui prêtent ses vagues et ses grandes étendues.

Les mailles de la clôture se délient, s’effilochent, puis tricotent ensemble une dentelle délicate de formes aquatiques. L’enthousiasme de la clôture devient contagieux: les lampadaires échangent des regards puis entrent
dans la ronde. Ils se regroupent en bosquet, s’étirent vers le ciel, et se mettent à danser dans le vent. La nuit, leurs lampes arborent des couleurs
multicolores, et se prennent pour des feu-follets en été, perchés sur les roseaux du St-Laurent. La clôture, elle, devient un long ruban illuminé et
coloré. La procession métallique multicolore commence timidement. Mais un fois qu’elle franchit la rivière St Charles, elle prend de l’ampleur en vagues
successives qui jouent à cache-cache avec le flot continue des voitures. Elle accélère, se gonfle, et décolle, atteignant son apogée au pied de la falaise! Puis, aussi soudainement qu’il a apparu, le cortège aquatique disparait, sachant céder sa place au panorama saisissant de la ville de Québec.

(...)